| |
|
|
Yvan Joly, M.A. (Psychology)
Feldenkrais
Institute for Somatic Education Inc.
107 Avenue de Touraine, St-Lambert, Québec J4S 1H3
Tél. fax. : 1-450-671-0638
E-mail: yvanjoly@compuserve.com
RÉSUMÉ
L’éducation somatique est un nouveau champ disciplinaire qui s’intéresse
au corps vivant, à; la conscience médiatisée par le corps
biologique et au mouvement du corps vécu dans l’espace. La méthode
Feldenkrais et toutes les approches d’éducation somatique ont des besoins
de recherche qualitative pour se formuler, pour définir leurs bases
théoriques
et scientifiques, pour mesurer les effets de leurs pratiques et pour comprendre
et améliorer les processus de formation
des praticiens et enseignants. Il faut aussi mettre en évidence le paradoxe
même d’une recherche verbale sur le corps non-verbal et s’il veut faire une
recherche qualitative de qualité, le chercheur doit se soumettre lui-même
ou elle-même à l’expérience de prise de conscience de son corps.Et
en cela l’éducation
somatique propose une unique forme de recherche qualitative.
INTRODUCTION - de
mon point de vue
Le point
de vue que j’aimerais présenter ici émerge de mon expérience en tant
que praticien, formateur et chercheur en éducation somatique, et
plus particulièrement en tant que professeur de la méthode Feldenkrais® (note
1) de "Prise de conscience du corps par le mouvement". J’aimerais
ici partager quelques-unes de mes idées, rapporter certaines de mes "aventures" et
surtout exposer quelques-unes de mes questions, telles que je les
mijote en faisant de la recherche depuis plus de vingt années dans
les milieux de la pratique pour ne pas dire dans le milieu de ma
pratique en éducation somatique. Notez que ma présentation n’aura
ni une allure ni une prétention académique à proprement parler. Si "le
corps a ses raisons", la pratique du corps et la réflexion sur les
pratiques du corps par un praticien ont aussi leurs raisons propres.
Dans le cadre du présent congrès de l’Association pour la recherche
qualitative sur "Le corps de la recherche", je remercie le
comité d’organisation de me permettre de représenter la perspective de professionnelles
et de professionnels de l’éducation somatique. Voici, autour du thème "le corps
de la recherche", une belle occasion de construire des ponts entre les milieux
universitaires et les milieux de la pratique professionnelle, et surtout entre
les personnes qui font de la recherche, celles qui font de la pratique et celles
qui font de la recherche sur la pratique.
Dans les paragraphes qui suivent, je vais aborder les quatre points suivants:
A- Le domaine de l’éducation somatique et la méthode Feldenkrais
B- Les besoins en recherche des pratiques en éducation somatique
C- Les limites d’une recherche verbale sur le corps vécu
D- Le corps de la recherche et le corps du chercheur
J’essaierai de montrer que les méthodes d’éducation somatique présentent, pour
la personne qui s’intéresse à la recherche qualitative, un vaste réservoir
de possibilités. Le domaine lui-même a besoin d’être recherché et articulé.
Le processus somatique a besoin d’être nommé et exprimé. Les praticiens et
les pratiquants de l’éducation somatique ont enfin besoin de se donner un langage à la
hauteur de l’expérience somatique. Cela présente en soi un intéressant paradoxe
et un exceptionnel défi de recherche puisque l’essentiel de l’expérience somatique
n’est pas d’ordre verbal. Par ailleurs, les méthodes d’éducation somatique
présentent pour la recherche qualitative une occasion unique d’immersion dans
l’expérience phénoménologique d’être un corps, celui de la recherche et celui
du chercheur, de la chercheuse. "Les chercheurs en sciences cognitives qui
ne sont pas réductionnistes considèrent que la conscience et l’expérience sont
des phénomènes irréductibles à évacuer. Il faut donc se doter d’une méthode
d’exploration de ce phénomène" (Varela l993a : 54). Dans son livre intitulé L’inscription
corporelle de l’esprit Varela s’est tourné vers le bouddhisme et la méditation
pour appuyer sa recherche sur l’enaction et la phénoménologie du mental. Je
considère quant à moi que l’éducation somatique présente un riche éventail
de méthodes d’exploration de la phénoménologie du corps et qu’à ce titre elles
devraient avoir une place importante dans la production et la formation en
recherche qualitative. Voilà l’échange de bons procédés que je voudrais ici
faciliter entre le domaine de la recherche qualitative et le champ de l’éducation
somatique.
A-
LE DOMAINE DE L’ÉDUCATION SOMATIQUE
ET plus précisément LA MÉTHODE FELDENKRAIS
L’éducation somatique est un champ disciplinaire en émergence
qui s’intéresse au mouvement du corps dans son environnement, à la
conscience corporelle proprement dite et à la capacité de ce corps
vécu de s’éduquer en tant que corps vécu. Ce champ se situe à l’intersection
des arts et des sciences qui s’intéressent au corps vivant, et ce dans
les domaines de la santé (réhabilitation, psychologie, activité physique),
de la performance sportive (entraînement et compétition de pointe),
des arts (interprétation et création), de la philosophie (incorporation
de l’esprit, constructivisme), de l’éducation et de l’enseignement
en général ( bases corporelles concrètes de l’apprentissage) ou encore
dans des domaines plus pointus comme la phénoménologie, la biomécanique,
la méditation, la biologie et la systémique, les sciences cognitives
et les sciences du mouvement ("movement sciences"). Cette liste impressionnante
de tangentes disciplinaires démontre bien la complexité du nouveau
domaine en émergence. Et ceci sans nommer la trentaine de méthodes
spécifiques dont les praticiens du monde occidental se réclament pour
enseigner l’éducation somatique (note 2). "Par delà leurs particularités,
les diverses méthodes partagent un but fondamentalement semblable:
apprendre à raffiner le sens kinesthésique et proprioceptif pour agir
avec une efficacité, un plaisir, une expression accrus, et une douleur
moindre" (Regroupement québécois pour l’éducation somatique, 1994).
Dans l’expression "éducation somatique", le mot soma est
le plus important. Son sens ici s’éloigne de l’usage courant
où somatique est opposé à psychique.
En fait, nous réhabilitons ici la notion de soma en regard du mot grec qui
depuis Hésiode signifie corps vivant . Nous visons donc ici le corps
total, tel que vécu, en continuité systémique avec son environnement. C’est
Thomas Hanna, fondateur de la revue américaine Somatics (note 3) qui est à l’origine
récente de ce courant qui nomme et met en valeur le corps vécu. Il a proposé une
définition de la somatique: "c’est l’art et la science des processus
d’interaction synergétique entre la conscience, le fonctionnement biologique
et l’environnement" (Hanna, 1989: 1). Avec Hanna, plusieurs auteurs et
chercheurs se sont intéressés au corps vécu (note 4), à l’embodiement (Varela,
1993a, 1993b, 1994), à l’auto-régulation des systèmes vivants (Maturana et
Varela, 1990) et à l’anatomie de la conscience (Rosenfield, l992, 1993).
Parmi le vaste champ de la somatique, qui inclue des pratiques d’origine orientale,
le bio-feedback, l’imagerie mentale, les approches reichiennes, la psycho-neuro-immunologie
et tout le body-mind, il y a un sous-ensemble bien précis de méthodes
qui partagent une perspective d’éducation somatique.
"L’éducation somatique se distingue de la plupart des approches psycho-corporelles
qui utilisent le corps pour mettre en évidence les émotions refoulées et les
relations inachevées. Cela pourrait être de la "somatothérapie", comme l’indique
le titre d’une revue française. Le mot thérapie, étymologiquement ne désignait-il
pas le traitement des dysfonctions et des maladies? Or l’art et la science des éducateurs
somatiques ne résident pas dans la pathologie et la symptomatique, l’étiologie
et la guérison mais dans le processus d’apprentissage sensorimoteur, le développement
du potentiel kinesthésique et la découverte, dans le mouvement, de meilleures
options stratégiques (Joly, l994:14)".
Pour prendre un exemple de méthode, parlons un peu de la méthode Feldenkrais,
(Feldenkrais, 1971) qui est celle que je pratique et enseigne depuis plus de
vingt années. Elle fut mise au point par Moshe Feldenkrais (l904-1984) qui était
un ingénieur-physicien, entre autres au laboratoire de physique nucléaire des
Juliot-Curie. Feldenkrais était aussi un adepte du judo, première ceinture
noire européenne et un disciple des enseignements de Gurdjieff. Sa méthode
propose une meilleure conscience du corps en mouvement dans le champ de la
gravité. Feldenkrais s’est intéressé au mouvement humain et à son rôle dans
le développement de nos habiletés et dans la gestion de nos actions. Cette
méthode se pratique en groupe ou individuellement, sous la direction orale
ou manuelle d’un professeur. Ce professeur a suivi une formation poussée pour
acquérir des connaissances "objectives" sur le corps en mouvement tel que perçu à la
troisième personne, (anatomie du mouvement, physiologie, biomécanique, physique
du corps); mais également sinon surtout ce professeur s’est soumis à un processus
rigoureux d’exploration subjective du mouvement tel que vécu au je. Cette réhabilitation
de la subjectivité éduquée dans la pratique professionnelle constitue sans
doute la caractéristique unique du domaine de l’éducation somatique: l’intervenante
ou l’intervenant doit s’appuyer sur sa propre expérience, ou sur ses propres
expériences
personnelles, au sens d’experiment, pour pouvoir bâtir sa compétence professionnelle.
Et à cet égard, chacune des grandes méthodes d’éducation somatique possède
des stratégies pédagogiques propres pour former ses professeurs. Mais voyons
un exemple concret dans une mise en situation.
Première
MISE EN SITUATION
Tel
que vous êtes, assis sur une chaise ou dans un fauteuil, prenez
conscience de votre position et des sensations que vous ressentez à ce
moment dans votre corps.
Vous pouvez fermer les yeux ou les garder ouverts à votre convenance. L’une
de ces deux possibilités vous rendra l’exploration plus facile.
Portez votre attention à votre respiration, et notez en le rythme. Combien
de temps dure l’inspiration, l’expiration, et les pauses entre l’une et l’autre.
Où dans le tronc se déploie la respiration?
Puis, portez votre attention à vos appuis sur le siège, sur le sol et sur le
dossier si c’est le cas.
Remarquez si vos appuis sont semblables à gauche et à droite du corps.
Notez si la tête vous semble inclinée, verticale, tournée.
Ne changez rien à ce que vous observez. Et effectivement, ce peut être difficile
de sentir et de ne pas agir.
Pour poursuivre la description concrète du travail quotidien du praticien ou
de la praticienne en éducation somatique, je pourrais vous dire que dans ma
pratique privée, dans la même semaine, je puis rencontrer: un enfant atteint
de paralysie cérébrale, un ouvrier de la construction en réhabilitation pour
son dos, un chanteur en quête de flexibilité vocale, un musicien qui souffre
de douleurs chroniques en jouant du violon, un peintre qui est dans un creux
créatif, un golfeur professionnel qui cherche une méthode d’enseignement pour
faciliter l’apprentissage aux débutants, un enseignant qui souffre d’anxiété et
est en burn-out, une mère de famille qui cherche à se réorienter depuis que
les enfants sont grands, un danseur essoufflé par son entraînement technique,
un enfant dyslexique, voire même un cheval qui a des problèmes de comportement
au moment du transport en remorque. Ce qu’il y a de commun à tous ces clients-élèves,
ce n’est sûrement pas la symptomatique! C’est dans l’approche par le corps
vécu, dans la conscience en mouvement, que tous ces gens se retrouvent en éducation
somatique.
La pratique de l’éducation somatique s’appuie sur la capacité du praticien
ou de la praticienne de sentir son propre corps en mouvement et sur la capacité de
percevoir par observation, par le toucher, et par projection, ce qui se passe
dans le vécu de l’autre personne, comme si on pouvait brancher son propre vécu
sur le vécu d’un autre système vivant et de là faire oeuvre d’éducation selon
des stratégies propres à chaque méthode. Une grande partie de ce travail éducatif
repose donc sur la capacité intuitive du praticien ou de la praticienne; j’entends
par là la capacité de penser hors du champ des mots, dans cet univers pré-verbal
du sensori-moteur, dans l’intimité de la conscience du corps vécu. Là est tout
l’intérêt de l’approche. Là réside également toute la difficulté de la pratique
elle-même, de même que celle de la formation des futurs praticiens et praticiennes.
Et que dire de la difficulté de conduire une recherche sur cet univers hors
du champ du verbe? Et quel paradoxe n’est ce pas d’être justement en train
d’en parler!
B-LES
BESOINS EN RECHERCHE DES PRATIQUES EN ÉDUCATION SOMATIQUE
Comme pour toute jeune discipline, les besoins en recherche
de l’éducation
somatique sont vastes. Je vais en identifier ici quelques-uns, et pas nécessairement
dans un ordre de priorité.
1-Le domaine de l’éducation somatique a besoin de se formuler, de se nommer.
Les modèles théoriques sont relativement peu développés. Le langage est peu
précis. Les mêmes mots sont utilisés par des praticiens et des praticiennes
d’allégeances variées, et quiconque lit un peu sur le domaine saisit rapidement
que le vocabulaire est presqu’interchangeable alors que, dans l’action éducative,
concrète, les praticiens posent des gestes très différents. Donc, un premier
grand besoin: celui de clarifier le langage, les concepts, les méthodes, le
cadre théorique. À ce titre il faut mentionner ici la recherche de Odette Guimond
(1987) qui, dans sa thèse de doctorat, a développé une importante réflexion
sur l’importance du mouvement et sur son sens, dans le jeu et la formation
de l’acteur, mais aussi de façon générale pour l’éducation somatique. Des recherches
semblables apportent énormément d’eau au moulin de la conceptualisation.
Derrière la "mise en langage" (au sens de languaging) de chacune
des méthodes se cache sans aucun doute un substrat commun à toutes les méthodes,
et c’est ce qui constitue le domaine à définir. Par ailleurs, entre les différentes
méthodes, il y a sans aucun doute aussi, pour qui connaît plus d’une méthode,
des différences énormes au plan des conceptions et de la pédagogie:
"l’une sera plus directive, voire corrective, l’autre, plus exploratoire; l’une
mettra l’accent sur l’utilisation de l’espace, l’autre, sur l’intériorisation
du mouvement; l’une préférera le mouvement au sol, l’autre à la verticale. Le
langage, l’imagination, l’interaction entre les participants, la communication
par le toucher et l’expression émotive ou artistique intéresseront plus ou moins
les différents éducateurs somatiques" (Joly, 1994: 12).
En termes de théorie des ensembles, face à la variété des méthodes, l’ensemble
commun définira le champ même de l’éducation somatique. Resteront les caractéristiques
propres à chaque méthode au plan conceptuel et pédagogique. Et à cet égard
la recherche n’en est qu’à ses débuts. La rigueur de la recherche est nécessaire
pour établir les frontières du champ et le baliser.
2- L’efficacité même de l’éducation somatique reste à démontrer sur des bases
rigoureuses, j’allais dire scientifiques, mais si et seulement si
on inclue, dans la vision de la science, le vécu au plan subjectif! Evidemment
, on pourrait de façon traditionnelle et en double aveugle, mesurer l’efficacité d’une
intervention en éducation somatique auprès d’une clientèle atteinte de sclérose
en plaques, ou auprès de sportifs qui se soumettraient à une variété d’interventions,
en assignant les sujets au hasard, et en contrôlant l’effet placebo. De telles
recherches pourraient être pertinentes, et toutes difficultés méthodologiques
et éthiques étant surmontées, certaines recherches de ce type objectivant et
quantitatif seront sans doute utiles, sinon nécessaires, pour assurer la crédibilité du
domaine, du moins dans certains milieux. Mais pour toutes sortes de raisons,
ce type de recherche n’a pas encore été très populaire dans le domaine somatique.
Ma propre expérience et ma première formation en tant que méthodologue auraient
pu m’amener dans cette direction. Mais j’ai surtout résisté à ce type de recherche
parce que les méthodes ne me semblent pas tenir de la même source que le processus
auquel elles s’intéressent. J’ai dû moi-même passer des années à me réapproprier
mon vécu et à lui faire une place rigoureuse dans ma pratique et dans ma vie
pour pourvoir vouloir résister à des démarches de recherche qui ne seraient
qu’objectivantes et quantifiantes et qui limiteraient l’importance du processus.
L’évaluation de l’efficacité du processus de l’éducation somatique, au delà de
la spécificité des méthodes utilisées, peut-elle être mesurée par des critères
externes, objectivants? Sans doute, mais pas uniquement. Car il faut bien le
reconnaître, chaque intervention avec chaque personne est unique. L’éducation
somatique ou la méthode F, A, B ou C ne fonctionne pas avec "la sclérose en
plaques" ou avec "les maux de dos", mais avec des personnes précises et cela
presque sans égard à la symptomatique. Et, dans l’efficacité de l’intervention,
la communication établie entre le praticien ou la praticienne et son "élève" est
le facteur le plus important. Du moins est-ce la croyance des praticiens et
des praticiennes! Car les mêmes stratégies ne seront pas utilisées avec des
personnes ayant les mêmes symptômes! Alors, quelle est la valeur d’une étude
d’évaluation d’une méthode dans le traitement d’une maladie ou dans l’amélioration
d’un geste sportif particulier si l’on ne tient pas compte de la médiatisation?
Sans connaître tout le champ méthodologique, je me demande bien si on ne doit
pas reconnaître d’emblée que les méthodes qualitatives et plus spécifiquement
les méthodes phénoménologiques, sont plus aptes à éclairer les lanternes du
domaine somatique, y inclus pour l’appréciation de l’efficacité. Des recherches
comme celles menées par Sylvie Fortin (l994) au département de danse de l’Université du
Québec sont un exemple de l’application des méthodes qualitatives à l’étude
de l’éducation somatique et à son impact dans un domaine particulier, nommément
la danse. Madame Fortin est à la fois une praticienne et une universitaire
et elle présente d’ailleurs un exposé dans le cadre du présent congrès.
3- Le "vécu", puisqu’il faut bien encore une fois l’appeler par son nom, des
personnes qui font une démarche en éducation somatique est un domaine bien
peu recherché et documenté. Quelques pionniers, comme Charlotte Beaudoin (1994)
du département d’éducation physique de l’Université Laval, s’intéressent à cet
aspect . Voilà un type de recherche phénoménologique très pertinent pour les
personnes en démarche et très riche pour celles qui les accompagnent au plan
professionnel. Le fait de participer à une telle recherche doit d’ailleurs
enrichir l’expérience de tous les interlocuteurs . Mais il y a un défi méthodologique
de taille dans ce type de recherche et c’est celui de rendre compte par le
médium de la parole du cheminement vécu somatiquement. La valeur de ce type
de recherche ne repose-t-elle pas en grande partie sur la capacité des sujets à formuler
leur expérience verbalement.? Cette question sera abordée dans une prochaine
section car elle est soulevée par plusieurs types de recherche, pas uniquement à propos
des recherches sur le cheminement . La question du rapport entre le vécu et
le verbe,est quant à moi, au centre même de la problématique de l’éducation
somatique.
4-Le processus de communication verbale et surtout non-verbale qui s’établit
entre deux personnes au cours d’une séance d’éducation somatique pourrait paraître
bien mystérieux à l’observateur non avisé. Qu’est-ce qui peut bien guider le
praticien ou la praticienne à dire ceci ou cela, à toucher ici ou là, à faire
une pause, à recommencer, à s’arrêter? Les stagiaires en formation sont toujours
curieux de savoir ce à quoi leurs formateurs pensent quand ils font des démonstrations.
Quel est l’objectif poursuivi, en vertu de quels principes le formateur agit-il?
La réponse à toutes ces questions appartient à un processus cognitif complexe,
essentiellement branché dans le présent de l’expérience présente, et foncièrement
appuyé sur les expériences passées. Le praticien peut avoir des images, entendre
des paroles, sentir une sensation, une émotion, s’inspirer d’un concept, porter
attention à son propre confort, à ses propres sensations (comment sait-il d’ailleurs
que ces sensations ont source en lui ou dans l’interaction avec l’autre parce
qu’elles originent de l’autre?). Dans la recherche à cet égard, une percée
importante a été faite au Québec par Yves St-Arnaud du département de psychologie
de l’Université de Sherbrooke et par Yvan Joly de l’Institut Feldenkrais d’éducation
somatique de Montréal, dans l’application d’un modèle méthodologique pour conceptualiser
la pratique somatique (St Arnaud, 1993, St Arnaud et Joly, l992) . Ce modèle
inspiré de la science-action présente d’ailleurs une grande généralité et ne
se restreint pas aux pratiques somatiques. Il consiste essentiellement en un échange à propos
d’un questionnaire élaboré à partir d’une conception de la pratique. Ce questionnaire
fournit aussi l’occasion de revoir des interventions enregistrées sur bande
vidéo et le praticien doit alors expliquer, expliciter, décrire son vécu lors
de ses gestes professionnels. Ses stratégies pédagogiques en ressortent clairement.
Et c’est le chercheur méthodologue qui les reflète ensuite au praticien. L’effort
de formulation dans l’action et la réflexion sur l’action sont d’une grande
richesse. Pour m’être moi-même soumis à cette démarche, je puis témoigner de
sa valeur. Ma compréhension de mes interventions s’est grandement améliorée
et ma capacité de me formuler et de m’expliquer à d’autres a fait de grands
pas. Ma pratique s’en est ressentie tout au long des mois de la recherche (c’est
plus difficile à dire si ceci est encore important avec le recul des mois)
et mes activités de formation en ont grandement tiré partie. Ce type de recherche
mérite, quant à moi, d’être repris et poursuivi, peut-être de façon plus spécifique
méthodologiquement pour les pratiques en éducation somatique. Et encore ici,
il y a un grand pan de recherche à faire pour inclure tout le vécu somatique,
en deça de la verbalisation. Y a-t-il moyen de rendre compte de toute cette
complexité du vécu interactif en éducation somatique sans le réductionnisme
de la parole?
5-Le dernier besoin de recherche que je voudrais mentionner c’est celui qui
a trait aux programmes de formation, quant à leur processus et quant à leur
efficacité. Le processus même de formation des futurs éducatrices et éducateurs
somatiques est à peine amorcé. Et cela même si certaines écoles ont déjà formé plusieurs
centaines de praticiennnes et de praticiens. Les modèles de formation pourraient être
plus précis, et ils pourraient aussi être mieux validés. Quel est le profil
de compétence (puisque l’expression est à la mode) que l’on recherche et que
l’on voudrait trouver à la fin? Comment établit-on des critères de fin d’études?
Comment les formateurs et les formatrices déterminent-ils qu’un stagiaire est
en mesure de pratiquer sans supervision? Comment le sujet-formateur établit-il
son rapport pédagogique avec le sujet-stagiaire? Quelles données objectives
doivent être inclues dans la formation? Comment évalue-t-on l’atteinte des
objectifs au plan de la démarche subjective que le stagiaire doit faire avec
lui-même ou avec elle-même? Quel est le cheminement critique prévu pour les
stagiaires? Rappelons-nous qu’en éducation somatique, on doit pouvoir toucher
la tête d’une personne et sentir le vécu du sujet touché! Les modèles de formation
de toutes les écoles utilisent à des degrés divers, c’est vrai, un modèle de
relation maître-apprenti. Est-ce là le meilleur modèle? Et si le domaine de
l’éducation somatique fait des incursions dans les milieux universitaires,
quelles sont les conditions pédagogiques que l’institution doit respecter pour
garder le vécu du sujet au coeur du processus ? Comment reconnaître que la
démarche des étudiants nécessite une immersion somatique et comment inclure
cela dans le curriculum et dans l’évaluation?
Plusieurs de ces questions de formation dans les domaines de la pratique
professionelle ont été abordées au GRAPP (Groupe de réflexion et d’action sur les pratiques
professionnelles) (note 5) qui réunit au Québec des formateurs, des praticiens
et des professeurs de différentes institutions universitaires de même que quelques
praticiens et formateurs du domaine privé. Ce groupe s’est penché depuis l987
sur les relations entre le savoir académique et le savoir pratique, sur le
rapport entre la théorie et la pratique et sur toutes les questions de la formation
de praticiens dans les domaines de l’éducation, de la psychologie, de la sociologie,
de la consultation et également dans le domaine de l’éducation somatique. Car
il faut bien le reconnaître, l’éducation somatique ne porte pas seule tout
le champ des préoccupations en ce qui a trait à la formation de professionnels-praticiens.
Mais, et ce fut le cas au GRAPP, l’éducation somatique a beaucoup à apporter
pour créer des expériences d’exploration et d’apprentissage sur le domaine
du vécu incorporé dans l’action. Et à ce titre, nous avons pu contribuer à la
réflexion de nos collègues du GRAPP sur l’intuition et sur les mécanismes de
la pensée non-verbale. Nos collègues formateurs, universitaires et praticiens
nous ont, quant à eux, grandement influencés dans l’élargissement de la vision
des méthodes et des problématiques dans les rapports entre l’action et la réflexion.
Voilà un type de recherche qui nous fut très utile.
C-LES
LIMITES D’UNE RECHERCHE VERBALE SUR LE CORPS VÉCU
Trève d’allusions, plongeons maintenant dans le vif du sujet qui me préoccupe
le plus, soit celui des rapports entre la parole et le corps vécu. J’aimerais
d’abord rappeler avec Korsybski (1966: 25) , l’initiateur de la sémantique
générale que :
1) Une carte, ce n’est pas le territoire ( les mots ne sont pas les choses
qu’ils représentent).
2)Une carte ne couvre pas tout le territoire (les mots ne peuvent couvrir tout
ce qu’ils représentent).
Dans ma mythologie personnelle, je dis que les mots, par rapport au vécu, c’est
comme le drapeau sur la pointe de l’iceberg! La plus grande partie de l’iceberg
de la conscience est sous la ligne de flottaison. Puis il y a une partie de
l’iceberg que l’on voit, que l’on peut "sentir" dirait-on. Et il y a sur le
dessus de l’iceberg un tout petit symbole pour la communication et l’identification.
Quelle est la relation entre ces "niveaux" de vécu. J’emploie à dessein le
mot "niveaux" et je pose en même temps la question de la hiérarchie des niveaux,
et je réponds que du point de vue de l’éducation somatique, le niveau le plus élevé,
le plus important, c’est le niveau de l’expérience et que l’expérience ne peut être
réduite à ce que l’on peut en dire ?
Evidemment le piège, quant à moi, serait d’amorcer ici un débat verbalement
sophistiqué et intellectuellement élevé sur la sémantique, la sémiologie et
sur l’empire des sens. Rassurez-vous. Ce n’est ni ma compétence ni mon intérêt.
Je veux seulement soulever ici un malaise fréquemment ressenti quand la question
de la recherche sur le corps est abordée: souvent ça déborde de mots. On ne
sent plus l’expérience. Evidemment pour un certain type de communication, comme
je le fais ici, nous utilisons des mots. Mais combien de livres, combien de
textes qui ont pour intérêt la phénoménologie du corps et l’expérience vécue,
se manifestent par un flot soutenu d’abstractions, détachées du vécu du chercheur,
et à peine rattachées au vécu du sujet étudié. Comprenons-nous bien: il ne
s’agit pas d’évacuer la parole et le symbole oral ou écrit. Je suis aussi de
ceux qui défendent parfois et avec brio que "une expérience qui n’est pas nommée
n’existe pas"! Il s’agit plutôt de garder le lien et la proportion entre le
drapeau sur l’iceberg et l’iceberg lui-même, entre autres avec la partie qui
est immergée!
Mais peut-être après tout s’agit-il simplement de revoir l’usage du langage?
Eh bien non, cela ne suffirait pas, quant à moi. Evidemment, après avoir vu
un film, on peut en parler à divers niveaux et de différentes façons. Certaines
formes de langage, certains styles d’expression, sont plus ou moins détachés
de l’expérience vécue lors de la réception du film, plus ou moins porteurs
du vécu. Et pour une recherche en éducation somatique, il sera plus approprié de
se tenir proche de l’expérience, même lorsque l’on voudra faire une théorie
de l’éducation somatique. Mais mon propos a l’ambition de pousser le débat
encore plus loin. Car demander à des sujets de parler de leur expérience somatique
c’est déjà leur demander de se dissocier! Surtout si on leur demande de faire
cela en cours d’expérimentation (pour ne pas dire experienciation). Et puis
parler en rétrospective d’une expérience somatique que l’on a eue, c’est s’appuyer
sur la mémoire et l’évocation de cette expérience, et alors le sujet parle
d’autre chose que de son expérience vécue.
Permettez-moi de distinguer, du point de vue de l’expérience somatique et de
son expression, trois aspects. Et pour rendre mon propos plus concret, considérez
quelques instants la possibilité de vous soumettre à la mise en situation suivante.
Deuxième MISE EN SITUATION
VEUILLEZ VOUS ASSEOIR CONFORTABLEMENT. PRENEZ QUELQUES INSTANTS POUR
CE FAIRE .
Faites cela MAINTENANT AVANT DE CONTINUER À LIRE.
BIEN, MERCI. Vous pouvez continuer à lire.
Notez les ajustements que vous avez faits pour répondre à la proposition.
Si vous n’avez pas à votre connaissance fait de changement, continuez à lire
comme si de rien n’était.
Combien de temps avez-vous réfléchi pour décider quoi changer dans votre posture,
dans votre relation à la chaise, et puis combien de temps les ajustements ont-ils
pris?
Vous êtes-vous parlé intérieurement avant, pendant ou après le changement?
Qu’avez-vous changé au juste?
Pourriez-vous revenir dans la position de départ, celle qui vous semblait sans
doute moins confortable?
Cette position vous semble-t-elle différente maintenant que vous la re-considérez?
Si vous avez changé de position est-ce à dire que vous n’étiez pas confortablement
assis auparavant?
REVENEZ A LA DEUXIÈME POSITION, CELLE QUE VOUS AVIEZ CHOISIE POUR ÊTRE PLUS
CONFORTABLE.
Quels sont les indices que vous avez pris en considération pour changer ou
ne pas changer votre position?
Etaient-ce des sensations, des visions intérieures, des émotions, des saveurs,
des odeurs, des sensations tactiles, ou cutanées, des paroles entendues ou
dites à vous-même, une impression de fatigue, de tension, une respiration particulière
ou quoi encore?
Lorsque vous vous sentez mieux, dans la présente position, comment savez-vous
que tel est le cas?
Finalement, considérez quelques instants l’une des deux possibilités suivantes:
ou bien vous avez déjà répondu à toutes ces questions, et vous êtes maintenant
libre ; ou bien vous avez maintenant à écrire vos réponses pour vous faire
lire par un intervieweur qui vous appellera bientôt au téléphone pour faire
sa recherche en éducation somatique.
La distinction que j’aimerais apporter suite à cette petite mise en situation
mettra en évidence divers modes d’expérience. Dans un premier temps, clarifions
d’abord que, du point de vue de l’éducation somatique, l’objectif principal
de cette petite mise en situation pourrait être la découverte de la notion
concrète de confort en position assise, et par là une amélioration de la capacité d’auto-régulation
de la personne incorporée dans l’interaction avec son environnement. Voilà ce
que pense faire le professeur. Par ailleurs il y a le ce-que-fait le professeur,
par sa présence, son intonation vocale, ses pauses, son choix de vocabulaire.
Puis il y a ce que l’élève vit et apprend. Il y a aussi ce que l’élève pense
vivre et apprendre, ce dont il ou elle a conscience. Finalement, il y a ce
que l’élève peut ou veut dire verbalement de son expérience. A vol d’oiseau,
voilà quelques distinctions dans le champ de l’éducation somatique.
Dans la pratique de l’éducation somatique, ce qui m’importe en tant que professeur,
c’est que mes élèves puissent s’auto-réguler en mouvement, dans l’action, y
inclus qu’ils ou elles soient capables de régulièrement changer de position
pour entretenir cette expérience de confort en position assise, lors d’une
conférence ou lors d’une lecture, même et surtout si cette lecture ou cette
conférence est comme celle-ci particulièrement captivante. Dans le processus
de cet apprentissage somatique, je puis orienter le cheminement de mes élèves
par une approche de découverte guidée par la parole, comme ci-haut. Et les
réponses que les élèves apportent à mes questions sont plus souvent qu’autrement
réservées à l’élève, sans qu’elles soient communiquées au professeur. Ou encore,
je pourrais guider l’apprentissage somatique de mon élève par le toucher de
mes mains, en sentant par extension de ma propre expérience la nature de l’expérience
somatique de confort de l’élève et en guidant son apprentissage et son exploration
somatiques par le toucher de mes mains. Dans les deux cas, l’expression verbale
de l’élève n’est pas nécessaire et souvent même elle débranche l’élève de ses
sensations, surtout dans les moments de découverte intensément nouvelle et
dense. D’ailleurs, dans certains cas, je pourrais même dissocier mon propre
discours de l’expérience somatique en cours, (en parlant de la pluie et du
beau temps ou de la dernière joute de mon sport préféré) comme si je prenais
en charge la verbalisation d’un certain niveau dissocié pour permettre à l’élève
de mieux associer somatiquement. Evidemment il est aussi possible pour l’élève
et pour moi de confirmer par la parole, voire d’amplifier par la verbalisation
une expérience somatique particulière. Mais encore une fois, cette verbalisation
est la plupart du temps non essentielle au processus d’apprentissage somatique.
Et nous re-voilà à la question de départ: qu’en est-il alors de la recherche
sur le processus en cours en éducation somatique?
D-
Le corps de la recherche et le corps du chercheur
Avant
de laisser mon lecteur ou ma lectrice avoir l’impression vague que
jusqu’ici ils ont été menés le bateau vers la quadrature du cercle,
laissez-moi annoncer maintenant la couleur que pourrait prendre la
relation "somatique et parole" dans les paragraphes qui viennent.
En fait je crois que nous avons besoin de développer des méthodes
de recherche qui incluent l’état de conscience du chercheur dans
la méthodologie.
Dans les années '70, certains chercheurs s’étaient rendus à l’évidence de la
nécessité de faire de la consciousness-dependent research (de la recherche
qui tienne compte de l’état de conscience du chercheur ). Cela s’avérait nécessaire
entre autres pour l’étude des états de conscience modifiée par l’absorption
de substances psychotropes. Jusqu’où pouvait-on aller dans la compréhension
de ces phénomènes de modification de conscience si, pour rester objectifs,
les chercheurs restaient à l’extérieur de l’expérience, prenaient "à froid" des
mesures physiologiques, notaient les modifications observables de comportement
et enregistraient les sons et les propos souvent décousus de leurs sujets ?
Je vous avoue avoir perdu la trace de cette percée méthodologique et certains
d’entre vous sont peut être mieux que moi informés des récents développements
dans cette orientation de recherche. On pourra toujours dire qu’à tout le moins,
cette stratégie de recherche a justifié de belles expériences d’hallucination
pour quelques chercheurs audacieux. Mais tel n’est pas mon propos. Qu’il suffise
ici de souligner que, quant à moi, pour l’éducation somatique, il pourrait être éminemment
propice de développer cette perspective d’une recherche qui inclue l’état de
conscience du chercheur et par là qui met sa subjectivité en mouvement. Mais
faisons donc une autre expérience avant d’aller plus loin.
Third
EXPERIENTIAL PROPOSALTroisième MISE EN SITUATION
Lisez
ce qui suit tout en essayant de comprendre le texte, ne faites
aucun des mouvements suggérés. Ou mieux encore, lisez ce texte à un
collègue qui fera les mouvements et observez, tout en lisant son
comportement.
Prenez encore une fois une position assise confortable.
Puis fixez un point à l’horizon.
Fermez les yeux, puis levez la tête vers le plafond, et ouvrez les yeux pour
remarquer dans cette position de la tête un autre point plus haut que le premier.
Puis revenez à la position de départ.
Gardez le regard fixe sur votre premier point à l’horizon, devant vous et commencez à faire
avec le bout du nez et la tête des cercles dans l’espace. Commencez par de
petits cercles puis augmentez la circonférence des cercles en une spirale que
vous agrandissez progressivement puis que vous rapetissez pour revenir au milieu.
Quelques fois, trois ou quatre, lentement, dans un sens et puis dans l’autre.
Puis fermez les yeux, et relevez la tête vers le plafond et en ouvrant les
yeux déterminez si votre point de référence vers le haut est le même ou si
vous avez dépassé la première limite.
Avancez-vous sur l’avant de votre siège pour vous détacher du dossier. Dans
cette position, placez les mains jointes sur le sommet de la tête, les coudes étant
ouverts de chaque côté. De là, en gardant la tête et les coudes fixes dans
l’espace, roulez votre bassin sur le siège, de l’avant vers l’arrière (certains
diraient: basculez votre bassin sur les ischions, sur les os du bassin).
Faites cette bascule du bassin plusieurs fois, 7 ou 8 fois lentement, en gardant
les coudes et la tête fixes dans l’espace. Notez les mouvements du tronc, de
la colonne, de la cage thoracique, du dos et du ventre, si vous les ressentez.
Posez les mains sur les cuisses, fermez les yeux et regardez vers le le plafond
en levant la tête, et puis ouvrez les yeux et notez où se situe maintenant
votre repère du haut, et si vous voyez vers le haut au même point ou plus haut
sur le mur, voire même sur le plafond.
Asseyez-vous confortablement et reposez-vous quelques instants.
Si vous vous êtes prêté au jeu de la mise en situation précédente, sans faire
les mouvements, tel que proposé, quelle est votre expérience? Comment pourriez-vous
faire une recherche sur ce processus de mouvement pour cueillir les impressions
d’un ou d’une élève, pour comprendre la méthode et la logique de la séquence,
pour mesurer et puis comprendre l’efficacité et l’amélioration de l’amplitude
du mouvement chez certains et le manque total de variations chez les autres?
Comment aider les praticiens qui ont conçu ces explorations de mouvement à les
améliorer?
En
guise de conclusion
La
perspective qualitative propre à l’éducation somatique s’appuie
sur un état d’absorption dans l’expérience sensori-motrice
et kinesthésique et la plus grande partie des événements
expérientiels est d’ordre pré-verbal. La recherche qualitative
la plus intéressante et la plus difficile à faire en éducation
somatique, c’est celle qui précède le verbe. Elle requiert
de la part du chercheur un plongeon dans un univers de subjectivité où la
parole et la réflexion n’offrent que d’occasionnelles balises.
Dans cet univers de recherche, l’expérience somatique vécue
doit être de première ligne. Le risque que court alors le
chercheur ou la chercheuse c’est de perdre la sécurité des
frontières entre la recherche et la pratique, entre l’expérience
et la réflexion, entre le vécu et son rapport analytique,
médiatisé de façon raisonnable et articulée. "L’humanité doit
apprendre à vivre dans un monde flou, sans repères fixes
ni fondements ultimes" (Varela, 1993b: 132). Et alors quelle
recherche fait-on et quelle est la méthodologie? Il s’agit
d’une recherche qualitative de conscience et il faut avant
tout faire cette recherche dans les dédales du "je" de chacun.
Et mon souhait pour la suite, c’est que la recherche qualitative
en éducation somatique s’appuie de plus en plus sur cette
base large et partagée d’expérience d’immersion directe renouvelée
dans le vécu corporel. Et de là nous pourrons peut-être inventer
des méthodologies qualitatives qui incluent le vécu respiratoire,
et tout le vécu neuro-végétatif, le vécu sensoriel cutané et
musculaire, le vécu postural et tout le vécu kinesthésique
dont le vécu vestibulaire, et toutes les dimensions de la
conscience du corps dans l’espace qui sont à la base même
de notre expérience de sujet. Pour terminer, j’emprunterai
les mots de Israel Rosenfield :
"A
brain does not function independently of the body it exists in." (Rosenfield,
1992: 139). "The pattern of acquisition of body image and, with
it, of knowledge of objects suggest how central body image is
to our understanding of the world. Notions of space, objects,
and self reference depend on body image and they cannot be separated
(Rosenfield, l992: 62).
L’image corporelle inconsciente est le reférentiel de notre subjectivité (Rosenfield,
1993: 148).
C’est le mouvement qui crée le sentiment de continuité du vécu (Rosenfield,
1993: 147).
A lire
cet auteur et un certain nombre d’autres cités ici et ailleurs, on
a vraiment l’impression qu’on n’en est qu’au début d’un important
courant de réappropriation du vécu corporel dans la recherche scientifique
de pointe. L’éducation somatique offre une méthode exceptionnelle
pour plonger dans l’expérience même de la qualité de la conscience.
La recherche nous y attend, là. Au plaisir de vous y croiser, avec
ou sans balises.
28 octobre 1994
NOTES
- Feldenkrais® est
une marque déposée, propriété de la North American Feldenkrais
Guild® qui délègue la protection des termes au Québec à l’Association
québécoise des professeures et des professeurs de la méthode Feldenkrais.
- Près
de nous, le Regroupement québécois pour l’éducation somatique construit
depuis l992 un réseau, au delà des approches spécifiques, qui vise à établir
le domaine même de l’éducation somatique. Six approches sont représentées:
la Technique F.M. Alexander, l’Approche globale du corps et l’antigymnastique
md, les Bartenieff Fundamentals TM, le Body-mind Centering TM,
la Méthode Feldenkrais md, la Gymnastique holistique md.
- La
revue américaine Somatics est une source unique de référence pour
le domaine global de la somatique. Somatics est publiée deux fois
par an depuis 1976 par le Novato Institute, 1516 Grant Avenue,
suite 212, Novato, CA 94945
- A
ce sujet, voir The Newsletter of The Study Project in Phenomenology
of the Body, Elisabeth A. Behnke , P.O. Box o-2, Felton CA 95018
U.S.A.
- Pour
joindre le GRAPP, (Groupe de réflexion et d’action sur les pratiques
professionnelles, contacter Roger Tessier, Département de communication
, Université du Québec à Montréal). Une grande quantité de textes
et documents de séminaire y ont été présentés et discutés.
BIBLIOGRAPHY
Beaudoin, C. (1994). L’expérience d’intégration
des apprentissages en éducation somatique selon une perspective phénoménologique.
Mimeographed. University Laval. Department for Physical Education.
Feldenkrais, M. (1972). Awareness Through Movement. NY: Harper & Row
Fortin, S. (1994). ‘When Dance Science and Somatics Enter the Dance Technique
Class’. Kinesiology and MedIcine for Dance, (15)2, 88-197.
Hanna,T. (1889). La Somatique. Paris: Interéditions.
Joly, Y. (1994). “L’éducation somatique: au delà; du
discours des méthodes”. Association française des
praticiens de la méthode Feldenkrais, Bulletin d’accueil, 12-19.
Johnson, D.H. (1995), Bone, Breath and Gesture: Practices of Embodiment,
Berkeley, California: North Atlantic.
Johnson, D.H. (1997), The Body in Psychotherapy: Inquiries in Somatic Psychology,
Berkeley, California: North Atlantic.
Korzybski, A. (1966). Le rôle du langage dans les processus perceptuels.
New York: The International Nonaristotelian Library.
Maturana, H., Varela, F. (1987). The Tree of Knowledge: The Biological
Roots of Human Understanding. Boston: New Science Library.
Regroupement québécois pour l’éducation somatique
(1994). Brochure presenting the affiliated approaches.
Rosenfield, I. (1992). The Strange, The Familiar, and The Forgotten.
An Anatomy of Consciousness. New York: Alfred K. Knopf.
Rosenfield, I. (1993). “Pourquoi le cerveau n’est pas un ordinateur”.
Science et Vie, no. 184: Les secrets du vivant.
St. Arnaud, Y. (1993). “ Guide méthodologique pour conceptualiser
un modèle d’intervention”. F. Serre (ed.). Recherche,
formation et pratiques en éducation des adultes. Editions du CRP,
Sherbrooke University, chap. 8.
St. Arnaud, Y., Joly, Y. (1992). Agir consciemment: conceptualisation du
modèle d’une pratique en éducation somatique. Mimeographed.
Department of Psychology, Sherbrooke University.
Varela, F., Thompson, E., Rosch, E. (1993). L’inscription corporelle
de l’esprit: sciences cognitives et expérience humaine. Paris:
Seuil
“ “ “ The Embodied Mind: Cognitive Science and Human Experience.
(1993, 3rd printing). The MIT Press, Cambridge, Massachusetts; London, England.
Varela, F. (1993 a) “Rencontre avec Francisco Varela”. Sciences
humaines, no. 31
Varela, F. (1993 b) “Varela chauffe la tête”. Actuel,
no. 31-32
Yvan Joly, M.A. (Psy.) est psychologue et praticien-formateur de la méthode
Feldenkrais®. D’abord formé en psychologie de l’Université de Montréal en science
cognitive, il a fait de 1971 à 1980 de la recherche appliquée et de la consultation
organisationnelle. Depuis 1980, il conduit une pratique privée en éducation
somatique à Montréal et il dirige maintenant l’Institut Feldenkrais d’éducation
somatique. M. Joly a été chargé de cours dans une dizaine de départements universitaires
au Québec et formateur-invité dans une dizaine de pays. M. Joly est l’auteur
de nombreux rapports de recherche et articles de revues.
<< back
|